Editorial de Jean Baptiste SIPA.
A la question d’un reporter du Quotidien camerounais « mutations » qui voulait connaître son regard sur les 50 ans d’indépendance du Cameroun, l’enseignant camerounais, Fabien Kange Ewané a eu la réponse suivante : « Le projet élaboré par les autorités françaises à Brazzaville en 1944, à la veille de cette indépendance, à savoir : maintenir le pouvoir colonial français tout en ménageant des ouvertures vers le progrès, fait lentement mais sûrement son chemin. Suite à cela, les Camerounais, à quelque poste de responsabilité qu’ils se trouvent placés actuellement, me laissent l’impression d’agir par procuration, d’attendre de l’ancien maître les idées et les moyens de réaliser celle-ci » A l’observation, on pourrait en dire autant de tous les pays francophones d’Afrique, ou à quelques exceptions près.
L’Historien rappelle ainsi la fameuse «Conférence africaine-française » organisée à Brazzaville au Congo, en 1944, par le Général De Gaulle, Conférence dont les travaux visaient à donner forme à une «Union française » pour rebaptiser l’empire colonial français. Au cours de cette conférence, M. Delmas, alors Administrateur en chef des colonies, avait clairement énoncé que « Dans la grande tendance coloniale, il n’y a ni peuple à affranchir, ni discrimination à abolir. Il y a des populations que nous entendons conduire étapes par étapes à la personnalité, pour les plus mûres aux franchises politiques, mais qui n’entendent connaître d’autre indépendance que l’indépendance de la France (…). Les fins de l’œuvre de civilisation accomplie écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’empire ».
L’action coloniale devait donc se poursuivre et se renforcer, mais sous de nouveaux habits. Et cela n’était possible que si la France apportait aux populations des colonies, sous la forme de quelques « franchises politiques », une réponse à l’interrogation que la seconde guerre mondiale leur avait inspirée sur leur destin. Charles De Gaulle fut assez prospectif pour comprendre que dans l’intérêt de la France, le système colonial devait rester en mouvement, mais en état de métamorphose perpétuelle pour éviter que sa rigidité mécanique pousse à la révolte patriotique des colonisés. Vision éclairée s’il en fût, puisque dans les cinq ans qui ont suivi, la France faisait face aux mouvements indépendantistes, en Afrique, et notamment au Cameroun et en Algérie.
Elle a vite compris qu’elle n’aurait pas les moyens de maintenir l’empire par la force contre tous les mouvements nationalistes qui, dans toutes ses colonies, suivraient l’exemple du Cameroun et de l’Algérie. Alors, elle a adopté deux stratégies : suppression physique de tous les leaders nationalistes susceptibles d’entraîner la rupture avec l’évolution exclusive des colonies dans le bloc français, et octroie aux colonies colonies d’ « une certaine indépendance », comme disait alors le 1er ministre français, Michel Debré, qu’une poignée d’auxiliaires indigènes à la médiocrité politique éprouvée et au complexe de colonisé affirmé gèrerait par procuration, pour protéger les intérêts coloniaux contre toute volonté populaire de libération et en garantir l’expansion.
Ainsi, lorsque la France organisera le fameux referendum de 1958 pour s’assurer qu’elle avait bien fait comprendre sa volonté de maintenir son empire intégré, quitte à la rebaptiser par la dénomination plus accommodante de « Communauté française », la Guinée Conakry qui répondra par un « NON » synonyme de choix de l’indépendance, sera mise en quarantaine et punie économiquement durant plus d’un quart de siècle, et jusqu’à ce que survienne la mort de Sékou Touré, son président.
Ce que les peuples coloniaux maintenus dans l’obscurantisme n’avaient pas compris alors, c’est que la mission de l’entreprise coloniale n’était pas civilisatrice comme on le faisait croire en Afrique et en France, mais économique, .et devait faire en sorte que les ressources du sol et du sous-sol des colonies deviennent et demeurent la propriété de l’appareil colonial. Propriété dont les populations indigènes constitueraient naturellement une main-d’œuvre gratuite pour l’exploitation au profit de la métropole. C’est comme cela qu’en vérité les puissances coloniales occidentales en général, et singulièrement la France, ont bâti leur développement industriel et commercial sur la colonisation, sous le couvert de la mission civilisatrice.
Et lorsque les peuples africains entendent Ahmadou Ahidjo proclamer le 1er janvier 1960 à 0heure que « Le Cameroun est libre et indépendant », ils ne se doutent pas que c’est un acte dolosif qui est ainsi signé entre le colonisateur et son jeune mandataire indigène pour tromper les attentes nationalistes du peuple et la vigilance de la Communauté internationale. La magie aveuglante du mot indépendance va empêcher les populations africaines de comprendre qu’un Haut Commissaire français Noir remplace désormais le Haut Commissaire français Blanc En fait, un contremaître indigène, choisi parmi les mieux assimilés et les plus dociles, tiendra désormais les rênes du joug néocolonial pour faire trimer les Africains assujettis à la prospérité de « la France notre mère (…) qui nous nourrit avec ses pommes de terre et ses macaronis » ainsi que nous l’apprenions à l’école.
La France ne pouvait donc pas concevoir pour ses colonies africaines une indépendance qui serait synonyme de souveraineté. C’est pourquoi les indépendances que l’on demande aux Africains de commémorer ce jour ressemble, comme on dirait dans un village camerounais, à une chèvre que son propriétaire a continué à retenir par la corde après en avoir encaissé le prix payé par son acheteur L’Afrique francophone en particulier, n’est ni libre ni indépendante, puisque ce serait susceptible de priver la France du socle de sa puissance marchande.
Si au-delà de l’abolition de l’esclavage, les Etats de l’Afrique noire francophone avaient quelque chose à commémorer aujourd’hui, ce devrait être la libération de leurs peuples par une rupture effective avec le pacte colonial et une souveraineté internationale induisant le choix endogène de leur place dans le concert des nations.
Or, 50 ans après la prétendue indépendance, les populations africaines, francophones en particulier, restent toujours, et à tout le moins, des sous-employés d’un ordre économique mondial néocolonial, où le gouvernement Français siège partout en leur lieu et place, en engrangeant tous les bénéfices induits. Il est indéniable que sans sa zone d’influence africaine, la France se classerait en termes de puissance économique, derrière le Portugal qui est le quasi dernier de la classe de l’Union européenne
L’Afrique fête-t-elle ses 50 ans de contribution à l’édification de la puissance économique, géostratégique et diplomatique de la France, ou bien sa servitude monétaire, industrielle et commerciale vis-à -vis d’une France qu’elle avait déjà contribué à libérer de l’Allemagne nazie, sans pour autant «suffisamment entrer dans l’Histoire » selon Nicolas Sarkozy ?
Une indépendance authentique, même sans démocratie, devrait au moins permettre aux dirigeants d’un pays d’avoir une politique autonome au service du bien-être économique et socioculturel de son peuple. Le cadre logique de gestion d’une telle indépendance ne se trouve ni dans des accords de coopération (politiques) comme ceux du 13 novembre 1960 signés entre le Cameroun et la France, ni dans des conventions monétaires comme celle de la BEAC du 23 novembre 1972, mais dans une souveraineté institutionnelle du pays, et un plan stratégique de développement endogène et autocentré. En l’espèce, l’article 7 de la « Convention de coopération monétaire entre les Etats membres de la BEAC et la France » dit que la BEAC « est un établissement multinational africain à la gestion et au contrôle duquel participe la France » Et c’est dans ce cadre que la BEAC, Institut d’émission supposé du Franc CFA en Afrique centrale (ou la BCEAO en Afrique de l’Ouest) dépose dans le compte des opérations du Trésor français 60% des avoirs de ses membres. Faut-il rappeler que le Trésor français n’est pas un service de la Banque de France, mais une direction organique du Ministère français des Finances qui est représenté à la BEAC par trois administrateurs ?
Cette confiscation de la souveraineté monétaire de l’Afrique francophone par la France maintient ces pays dans la servitude économique, et détermine le niveau et la qualité de leur développement. En amont on prive l’Afrique de son droit naturel à l’autodétermination, et lui interdit d’avoir « d’autre indépendance que l’indépendance de la France » (revoir plus haut). En aval, elle se trouve anéantie par 50 nouvelles années de servitude politique qui lui donnent, à l’aube du 21ème siècle, l’image d’un Continent toujours mineur et irresponsable dont le destin se façonne ailleurs.
Ne nous trompons pas. C’est bien le cinquantenaire d’une maldonne ou d’un accord dolosif que la France nous propose de fêter. Et elle se fera fort de dire que si nous n’étions pas indépendants, nous n’accepterions pas de le fêter. Alors, à tant fêter le cinquantenaire, et forts de la capacité relative que nous avons aujourd’hui de relire ce contrat, de l’évaluer, et de rétablir l’ordre des choses, pourquoi ne pas le transformer en une année de rupture du dol, et de fermeture de la parenthèse néocoloniale ?