Par Ingrid Alice NGOUNOU - 04/02/2010 journal du cameroun
La passion pour le piano reste intacte depuis ces années, mais les ambitions du musicien ont évolué. Entretien
Si on vous demandait de vous définir?
Je suis né musicien et j’ai toujours grandi devant un piano. Mon univers c’est la musique.
A quand remonte votre première rencontre avec un piano?
Ma première rencontre avec un piano remonte à mes 17 ou 18 ans. Mais avant, je jouais de l’orgue parce qu’en Afrique c’était très difficile de trouver un piano acoustique. C’est à mon arrivée en Europe que j’ai vraiment touché un piano et senti la sensibilité de cet instrument. C’était au conservatoire en prenant des cours particuliers, en travaillant notamment avec beaucoup d’autres pianistes qui m’ont fait découvrir et comprendre les différences entre les marques de piano.
Ainsi donc devenir pianiste pour vous c’était un rêve naturel ?
Oui ça a toujours été un rêve et ça été difficile à la maison quand mes parents revenaient le soir et me disaient « mais tu n’es pas allé à l’école !!!!! » « je disais oui mais… ». Bref ils se sont rendus compte que ma vie c’était la musique et ils m’ont dit «si tu veux faire la musique, fais la sérieusement ». C’est pour ça qu’ils m’ont facilité la tâche en payant mes études et en m’apportant leur soutien moral et financier.
Vos parents vous ont soutenu mais ils auraient souhaité que vous fassiez autre chose?
Oui, mes parents étaient contre mon avis. Ils voulaient comme tous les parents que je fasse des longues études. Bon voilà j’ai fait des études jusqu’en terminale … J’ai fréquenté à l’école départementale de Yaoundé, Jean Tabi, Matapnfen et le lycée Leclerc.
Vous avez été pendant près de six ans le chef d’orchestre de Manu Dibango, comment s’est passée la rencontre avec ce dernier?
C’est Sissi Dipoko qui m’a fait rencontrer manu, elle jouait à l’époque avec lui. Et elle, je l’ai connu au Cameroun, c’est une amie de ma famille, une amie de mes grands frères. Donc lors d’un de ses voyages, elle m’a dit «Justin il y’a Manu qui est à la recherche d’un pianiste et est-ce que ça t’intéresse ?». Lui m’avait déjà écouté chanter et puis elle m’a dit, « je te présenterais bien ». Un jour elle est venue me chercher on est allés voir manu, je vivais à l’époque au Havre (ville française) et je partais à Paris. On a rencontré Manu et il m’a fait passer une audition, et à la fin il m’a dit « Ecoutes j’ai rarement vu un camerounais jouer comme ça, ça m’intéresse que tu joues avec moi ». Et là a commencé l’aventure. Mais avant Manu, j’ai fait deux ans avec Pierre Akedengue, nous avons fait une superbe tournée, j'ai joué avec Franco aussi, juste avant qu’il ne décède et j’ai également joué avec beaucoup d’autres moins connus.
C’est quoi le rôle de chef d’orchestre pour un chanteur comme Manu Dibango?
En principe ce n’est pas grand-chose. Logiquement c’est de suivre les instructions et de les faire exécuter lorsqu’il n’est pas là . Mais en réalité il est tellement bien organisé que c’est très rarement qu’on est sollicité en fait.
Quels sont pour vous aujourd’hui les références en matière de piano?
J’en ai beaucoup. Un pianiste que j’aime particulièrement c’est Keith Jarrett, je l’adore, dans son jeu, je retrouve le piano africain, le piano classique et le Jazz. Les autres ils ont leurs personnalités mais Keith Jarrett c’est celui que je préfère, sinon il y’en a plein, parce que chacun a sa personnalité, sa sensibilité. Moi je suis quelqu’un de très ouvert dans la musique et j’écoute presque tout. Il m’arrive parfois de m’arrêter dans un métro pour écouter un musicien et pas toujours des pianistes.
Vous avez composé la musique originale du film « Paris à tout pris ». Racontez-nous l’histoire de Rio dos Camaroes
Je suis allé au Cameroun il y’a environ cinq ans et j’ai voyagé à l’intérieur du pays. Je n’avais jamais fait un voyage à l’intérieur du Cameroun. Je suis allé à Bamenda, à Buéa au Mont Cameroun, dans les hauts plateaux de l’Ouest, dans la forêt du Sud… Cette beauté m’a donné envie d’écrire une chanson. Quand Joséphine Ndagnou m’a contacté pour écrire la musique de son film, j’ai trouvé que cette musique correspondait bien à l’idée du film et je l’ai proposé à la réalisatrice. On n’avait pas beaucoup de temps et heureusement j’avais une musique prête.
Comment définissez-vous votre style de musique?
Je suis un pianiste Africain. Je dois ressentir des sonorités africaines lorsque je joue. Mais le problème avec le piano africain, c’est de pouvoir trouver son langage. Lorsqu’on chante on sait que la personne chante en béti, douala (langues du Cameroun) ; mais quand on joue du piano, la difficulté est de dire il joue comme un américain ou un africain. C’est très difficile, parce que le piano ne fait pas partie de la vie africaine, de la vie camerounaise, don c’est un grand travail de ramener nos cultures dans le piano. Alors moi je suis dans ce cheminement. La facilité que j’ai c’est que le Cameroun a beaucoup de rythmes. Lorsque je prends un rythme camerounais, je trouve un langage et je peux déjà le jouer, c’est l’avantage qu’on a. Je me situe entre les rythmes africains qui veulent s’exprimer et avec mes influences Jazz et classique, je pense faire une synthèse, d’avoir mon propre langage.
Et le Cameroun, vous y allez régulièrement?
Je vais régulièrement au Cameroun. Vous savez, la famille est sacrée. Je pense que je vais y aller peut être dans trois mois.
Vous n’avez jamais pensé à faire un grand concert au Cameroun avec tous les autres artistes de la diaspora?
Le problème c’est qu’il faut me mettre avec des gens qui font dans le même style de musique. Le Cameroun c’est mon pays donc oui, j’accepterais l’idée volontiers mais l’occasion ne s’est pas encore présentée.
Ce délaissement du ministère de la culture vous choque t’il?
Non !!! Me choquer, non ! Parce que j’ai des copains et des personnes privées qui arrivent à organiser des spectacles. Mais ça ne suffit pas et je pense que les officiels doivent jouer leur rôle. En effet de nombreux artistes se plaignent… Je ne vais pas aller aussi loin que ça, je vais m’arrêter au niveau des musiciens parce que je ne sais pas comment cela se passe avec les autres, mais je dis on a un sérieux problème. Il y’a quelque chose à faire chez nous et il y’en a ras le bol qu’on invite des étrangers chez nous, on leur donne des gros budgets et quand il s’agit de nous c’est toujours des particuliers qui se débrouillent avec des petits budgets. Je trouve ça regrettable.
Quel est le plus beau souvenir que vous gardez de votre enfance?
Le plus beau souvenir que je garde de mon enfance c’est bien entendu au Cameroun quand j’ai commencé à jouer au Philanthrope, une boîte qui se trouvait à Mvog Ada (quartier de Yaoundé). Je devais avoir 14 ou 15 ans quand j’ai intégré la formation mythique du Philanthrope qui était constitué des musiciens comme Moustique, Le feu Edouard, La feue Anny Disco, Jimmy Saxe, Jimmy Star, Jimmy Akoula, Noël Assolo, Jojo Kouo... Alors là j’ai découvert le monde de la nuit, je découvrais vous imaginez plein de choses et c’est ces souvenirs là que je garde comme faisant partie des plus beaux de mon enfance au Cameroun! A côté de ça, je garde les souvenirs de mes passages dans les différents orchestres scolaires et les compétitions musicales qui avaient lieu dans les salles de cinéma.
Aujourd’hui c’est quoi votre grand rêve?
Mon grand rêve à moi c’est construire une école musicale au Cameroun. Mais comme je vous l’ai dit j’ai peur qu’on ne me suive pas. J’ai un autre rêve c’est d’avoir une équipe de pianistes au Cameroun. Je voudrais que l’accès au piano soit facilité pour tous, il y a des talents au Cameroun, et ils n’ont pas toujours la possibilité d’accéder à des instruments.